M i c h è l e   B A R A N G E

     

Michèle Barange : à dessein.





Châssis entoilés, peinture à l'huile, métier maîtrisé : Michèle Barange est peintre. Des gris, des ocres, des rouges : la palette entretient une étroite relation avec le jeu de la lumière ; volontairement réduite, elle se décline subtilement, en de multiples nuances dans les vibrations des franges des couches colorées méthodiquement superposées ou des failles grattées dans la surface pulpeuse. Des morceaux de couleur comme autant de moments de vie. Dans cette facture académique qui ne laisse guère de place à l'expression du hasard, pas de débordement apparent. L'oeuvre est cons.truite jusque dans la présentation composée dans un ordonnancement rigoureusement architecturé.
Narrative, l'oeuvre est un carnet de voyage ; chaque toile est une page au croisement des regards de l'artiste sur le monde qui l'entoure. Dans l'intimité de l'épaisseur de la peinture, elle écrit son histoire. Mémoires gravées comme on marque les troncs d'arbres ou les vieilles pierres. Traces presque effacées comme celles qu'emporte la mer sur le sable mouillé. L'espace pictural est intemporel.
Le geste est mesuré qui s'attarde dans les recouvrements comme si l'artiste tirait lentement, sur le silence du temps écoulé, voile après voile. Le geste est incisif qui s'insinue dans la matière, griffe de quelques motifs graphiques les 'pâtes encore tendres de la couleur, des impressions ressenties, des sensations analysées. La touche suit les mêmes lois de l'opposition : tantôt lissée et calme, tantôt irrégulière, retenue ou vive.
De la mesure perceptible donnée au regard sourd une nostalgie au sens noble du terme, pas de celle qui larmoie dans les replis du passé, une nostalgie source émotionnelle d'emprunt à ce qui est révolu pour revitaliser le présent, se donner, au-delà de la destruction, les moyens de ('avenir. Michèle Barange capte les offrandes de la nature du brin d'herbe qui ondoie à la surface de l'eau à l'éclair lumineux qui effleure un instant si fugace sa toile tout comme elle s'attarde à retrouver l'impression d'une rencontre ou encore le choc de l'actualité socio-politique de notre temps.
Ainsi en témoigne cette suite de récents dessins sur papier d'une poignante profondeur où, entre virtuosité et émotion, se mêlent foi et espérance dans un silence mystique que trouble une lueur immatérielle. Chaque dessin est un sanctuaire, un lieu du souvenir, frappé d'une date matricule qui résonne funestement dans les gris tragiques du graphite tourmenté : le cycle de l'histoire rattrape l'artiste depuis cet accident d'un avion qui aurait pu être le sien tandis qu'elle rentrait d'un voyage en Egypte, depuis ces autres avions un 11 septembre... Chaque dessin est une anthologie poétique.


Christe Jhelil, plasticienne

Septembre 2005




MICHELE BARANGE

et

LE PEUPLE DES SIGNES





L'homme est en exil de l'être.
Ecarté, nu et solitaire, du dédale anonyme où bat, impassible, indifférent à son destin, le cœur de tout ce qui vit, il construit armé d'une patience millénaire, son royaume en un rempart de signes.
Ainsi, il n'est plus vrai que les hommes ne s'éveillent que pour mourir.
Ils surgissent, enveloppés de lumière et d'effroi, à la lisière d'obscures forêts, ou s'y enfoncent décidés à ne plus jamais se perdre parmi le peuple innombrable des arbres et des esprits. Au plus intime de chacun d'entre eux, d'entre nous encore, la nuit recèle le souvenir des peurs immémoriales de très anciens éblouissements ou de cécités fatales.
Mais les hommes inventèrent la peau.

L'œuvre de Michèle Barange témoigne d'abord de cette invention. Mais, surtout, elle rend hommage à la lente et endurante obstination des hommes à défricher les espaces, à imposer au regard vide du ciel au-dessus d'eux, les surfaces qu'ils marquent des signes de leur distinction et de leur maîtrise : la terre est une peau, mais aussi l'étendue lisse de la mer, l'écorce et la fibre des arbres, le tissu des herbes et des feuilles, les mailles invisibles des minéraux, la texture des plumes et le cuir des pelages.
Par le soc et l'étrave, au couteau, au crayon et à l'encre, les hommes gravent, cisèlent, taillent, dessinent un univers de signes dont l'apprentissage et la lecture sont l'initiation nécessaire afin de pénétrer un monde devenu humain parce que, précisément, lisible. Et jusque sur la peau de leur propre corps ils portent le fer de l'incise, tatouage ou scarification, qui concentre le sens d'une distinction humaine et fière : l'homme lui-même se donne à lire.

Chaque tableau de Michèle Barange est une invitation à cette lecture : l'être, immobile et lointain, comme une menace ou une promesse de liberté, surplombe et domine l'espace conquis par le jeu des signes sur la peau de la toile ; au-dessous il nous faut déchiffrer le palimpseste orgueilleux d'une humanité qui s'initie à elle-même grâce au pouvoir d'une calligraphie qui n'est autre que celle de son désir d'être.
Au delà des races et des territoires, qui ne sont que de vains ou improbables fantasmes, le travail de Michèle Barange nous restitue la mémoire de notre appartenance au seul peuple qui vaille pour nous, le peuple des signes.

Philippe Gouët

2001





Sur une dizaine de palimpsestes orangés


Peintures de Michèle Barange





Sans titre - huile sur toile - 195x260 - 1996

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Les toiles orangées de Michèle Barange déploient une séduction étrange. Elles sont abstraites mais douées de la sensibilité concrète d'une terre glaise dressée vers le ciel.
Elles paraissent d'abord des relevés de fouillis d'empreintes sur un sol argileux, mélange d'une nature à la fois en gestation et en décomposition; mais ce panorama intime d'une vue plongeante sur le sol, à nos pieds, est dressé verticalement en panneaux fiers, et voilà que leur fraîcheur hardie contredit l'horizontalité placide du sol.
Epaisse paraîtrait la matière de ce sol érigé, lourde, têtue; mais en même temps les couches de cette terre argileuse sont pénétrées d'air et de lumière, si bien que chaque tableau paraît n'exister qu'en surface. De la sorte, ces tableaux offrent le spectacle de leur hésitation entre surface et profondeur.
Regardons-les encore, nous sommes intrigués. Nous sentons maintenant un mouvement dans ces empreintes argileuses : c'est celui de la lumière, d'une sorte d'excitation de la lumière, jubilante, qui remue la terre.
Est-ce bien la lumière seule qui agit ? Des masses bougent aussi, dans une rotation lourde et lente. Et l'on reconnaît bientôt, émergeant de l'épaisseur et de la mémoire, dans ce tableau un torse, dans cet autre tableau une effigie humaine, dans cet autre une momie, ici un torse encore, là un accouplement lourd de grands animaux. D'où viennent ces "figures" qui échappent à la forme ?
Ou n'est-ce pas plutôt qu'elles n'ont pas encore de formes ?
Or la plupart de ces tableaux sont composés de trois bandes, le plus souvent horizontales. Sur les trois, une se présente légèrement inaboutie, informelle, comme pour signifier une sensibilité et un "dessin" hésitants. On voit alors beaucoup mieux que ces empreintes de terre glaise insufflées de lumière, en présentant les empreintes de figures à venir, montrent le cheminement du temps.


Yves Bergeret

1996




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